Site Mercier - Pidou.com, une histoire de famille

CARNET DE VOYAGES

"Les Couleurs de Zabeth 2 ."

 

PARTIE II : L’exode

Mise au vert et Funérailles noire et blanche

Nous étions à ce moment-là en 1939. la petite Zabeth allait sur ses neuf ans, elle n’avait pas encore eu le temps de se faire de vraies amies. La famille était en vacances à Blériot-plage. Là, plus personne ne se faisait d’illusion : la guerre était pour bientôt. Et Papa Pidou, se sentant responsable de son “petit monde”, décida de le mettre à l’abri. Le 26 août, en revenant de quelques jours de vacances avec Maman, il réunit tout le monde et, en accord avec son épouse ( il faut dire qu’entre eux, c’était l’entente parfaite, ils formaient vraiment un très bon ménage, selon l’avis général) expliqua qu’il fallait partir. Pour cela, Maman Pidou habilla tous les enfants “en double” (deux chemises, deux culottes, etc.) ce qui étonna beaucoup notre petite héroïne !
Robert et Dominique (qui avait dix ans) chargèrent le petit camion Lafly, aidés du chauffeur Gustave Magniez : alimentation, lits, vêtements, tout fut prêt pour le départ de Blériot à 23 heures, avec trois heures d’avance sur la voiture particulière. Le lendemain, à 2 heures du matin, Papa Pidou, qui avait étudié le parcours, prit la route dans la 402, avec le reste de la famille (soit neuf personnes) et se dirigea vers le rendez-vous prévu devant l’église de St Germain en Laye pour la messe de 8 heures. Le Lafly n’y parvint qu’au moment de l’évangile. C’était le début de l’exode.
Puis la famille partit ensuite vers l’Eure et Loir.
Sur la route, à vingt kilomètres au sud de Chartres, elle s’arrêta dans un café nommé “la Bourdinière” afin de prendre un casse-croûte “Pain et pâté”. La restauratrice était en train de beurrer le pâté quand elle le fit tomber, mais pas gênée, elle le ramassa et le remit sur le pain. Les petits Calaisiens, peu habitués à ces manières se regardèrent tous avec consternation. Mais l’on avait faim. Et il fallut bien un pain de quatre kilos pour nourrir les treize personnes présentes… oui, en ce temps-là quand on achetait du pain, il passait automatiquement sur la balance, et pour faire le poids il y avait toujours un morceau à côté, qui au cours du retour à la maison à Calais, était mangé !
Quand la petite colonie arriva à Saint Loup en Eure et Loir, département qui avait pour sous préfet Jean Moulin, Papa Pidou dut voir monsieur le maire pour trouver une maison. Celle-ci était pleine de toiles d’araignées et toute la petite équipe mit la main à la pâte pour nettoyer cette habitation à un étage. Après cela, papa Pidou, Gustave et Robert repartirent sur Calais pour régler les affaires.
Plusieurs jours après, il fallut changer de maison pour laisser la place aux propriétaires, et Maman Pidou trouva un autre logis au bout du chemin où tout le monde déménagea, et rebelote pour le nettoyage ! C’était une grange qui serait baptisée “la masure”. Il y avait à côté un grand poirier de variété “mon curé”, et tout le monde dut avoir mal au ventre après avoir goûté les fruits !
Les plus jeunes comme Zab ne se rendaient pas vraiment compte et trouvaient “drôle” ce voyage. Mais, le 3 septembre 1939 la famille apprenait la déclaration de guerre à l’Allemagne. C’est alors qu’il est vraiment apparu que le voyage ne serait pas gai.
A la mi-septembre, le père Lebacq, supérieur de l’école apostolique de Loos, pria Robert, le frère aîné d’Elisabeth, de rejoindre le grand séminaire de Notre Dame de Pouy à Dax. Robert alla donc dire au revoir à Maman Pidou et à ses frères et sœurs, qui venaient de quitter Saint Loup pour s’installer à Ermenonville la grande. Il avait alors presque dix-huit ans et fit le parcours depuis Chartres à vélo, où il séjournait.
Après plusieurs allées et venues de Papa Pidou, re-déménagement dans une autre petite ville, ce fut à Bonneval, où la famille eut une grande maison dans laquelle notamment Dominique passa plusieurs après-midi dans sa chambre pour apprendre ce “sacré catéchisme”. Dominique fit plus tard sa communion le 2 août 1940.
Comme au plan militaire, tout se précipitait, Papa Pidou décida, avant qu’il ne soit trop tard, qu’il était temps de rallier le département d’accueil prévu pour le Pas de Calais, à savoir les Hautes Pyrénées.
Alors la famille repartit et Papa Pidou donna rendez-vous à des oncles et tantes qui devaient les retrouver quelques jours plus tard dans une petite ville du sud-ouest, nommée Castelnau Rivière Basse.
Sur la route, la famille décida un soir de coucher à Tours. Papa Pidou avait dû acheter une autre voiture pour mettre toutes les affaires et c’est Jacques, sans permis, qui la conduisait. Ce dernier, n’ayant pas fait attention que son père tournait à gauche, continua sa route dans la ville, et Papa Pidou, doublant tout le monde, essaya de le retrouver. Heureusement, malgré le nombre de voitures, il était assez facile à reconnaître car il y avait des matelas sur le toit ! Et finalement toute la troupe se trouva réunie pour dormir, dans une très grande maison de la ville prêtée pour les réfugiés.
Cette nuit-là, il y eut un gros bombardement, et la petite Zabeth eut très peur, tout comme ses frères et sœurs. Imaginez, entendre les avions et les bombes, et dans le noir puisque l’électricité était coupée!...
Finalement, le lendemain, à environ 16 h, la famille arriva en haut d’une colline, sur la place de l’église de Castelnau Rivière Basse. Quand Papa Pidou demanda de l’eau, et du lait pour le petit Luc, il dut sûrement payer pour avoir ces produits, à cause de la guerre. Puis, pour loger toute la famille, il trouva une villa nommée “Chez Sarda”en bas du village, au lieu dit des “carrières”, et qui fut réquisitionnée à cet effet.
Elle était composée de deux appartements. Le premier fut destiné à l’oncle Marc, qui devait arriver bientôt, et l’autre à la famille Pidou. Quant aux autres oncles et tantes Maegherman, avec les enfants Valentine et Jules, ils furent logés en haut du village.
Edouard qui était remonté à Calais avec Sadi Ducouroy, un chauffeur de la maison afin de rapporter un camion de marchandises, ne connaissait pas encore la région. Après quatre jours de route parsemés d’aventures tels les énormes soucis dus au pauvre état d’un camion privé de freins, et le slalom afin d’éviter trop les Allemands, les deux cascadeurs parvinrent enfin au village. Mais ils manquèrent la maison, montèrent un peu la côte, alors on les renseigna et ce fut à nouveau une descente à tombeau ouvert, pour atterrir en fin de compte dans un fossé, à cinq cents mètres de l’habitation où la famille les attendait. Papa Pidou dut tout de même les disputer pour leur arrivée phénoménale malgré leur fatigue, même s’il était très heureux de les voir. Ce soir-là ce fut la fête dans la maisonnée, d’autant plus pour Maman Pidou de revoir son fils.
Tous les jours, les bambins parcouraient cinq kilomètres à pied pour aller à l’école, située juste à côté de l’église. A cause de la distance ils devaient amener leur repas de midi, et cela faisait du poids en plus.

Comme la famille se trouvait désormais au sud de la France, Lourdes était plus accessible. Ainsi, en juillet 1940, Papa Pidou, une tante, Suzanne, Jacques et Edouard n’hésitent pas à parcourir les quelques cent-vingt kilomètres aller-retour à vélo. Au dire des cyclistes, le pèlerinage fut très émouvant !
Le 22, un wagon expédié de Bonneval pour Papa arriva au village, et naturellement, meubles et marchandises avaient été pillés à quatre-vingt-dix pour cent.
Pour le chauffage, il fallait couper du bois dans la colline derrière la villa. Jacques prenait alors le bout d’un petit arbre de sept ou huit mètres et descendait la pente en courant à toute allure, poussé par la dénivellation, plus le poids. Le but, c’était d’éviter la cuisine ainsi que la salle à manger et de ressortir par la porte d’entrée… qui n’était pas toujours ouverte !
En 1940 les parents achetèrent une modeste ferme à Mingot, un petit village de soixante-deux habitants qui se trouvait sur une colline à vingt kilomètres de Tarbes. La voiture de Jacques tomba en panne juste en bas de la côte et ce fut un attelage des vaches de la ferme qui la tira jusqu’à la maison située quatre ou cinq kilomètres plus loin. Les jeunes trouvèrent très amusant de monter la côte à trois ou quatre kilomètres-heure. Pour eux, c’était un monde nouveau. Et l’école dut doubler son effectif d’un seul coup, fournissant par la même occasion deux fois plus de travail à l’institutrice, Madame Panassac !
Pour Maman Pidou, vingt ans après avoir quitté la ferme à Marcq, ce fut le retour à la terre et en ce qui la concernait, il n’y eut pas de problèmes d’adaptation. Elle se remit très vite à élever des lapins, des poules, des oies… (de plus, elle avait gardé la main avec le jardin et les poules de Coulogne). Par contre, pour Papa Pidou, ce fut une autre paire de manches : il ne connaissait rien aux travaux de la ferme et il faisait ce qu’il pouvait. En effet, jusqu’alors il n’avait eu affaire (et souvent de loin) qu’à la chèvre nourricière de Jacques, à la jument fantasque d’Albert Clabaud et au célèbre Pacifique, l’âne du Poitou. Mais pour l’ancien pilote de Spad (Papa Pidou avait passé son brevet de pilote le 5 octobre 1918, vingt-deux ans plus tôt) les difficultés sont faites pour être vaincues, et comme il disait souvent : “travail à l’avionnette” (ou à la vie honnête, personne n’a jamais su).
Il y avait à Mingot une vache noire et blanche que Papa Pidou, plein d’humour, appelait “Funérailles”. Les plus jeunes voulaient tous la garder : cinq enfants pour une vache ! Zabeth et Dominique l’emmenaient souvent dans la plaine à pacager, où ils essayaient de pêcher dans un petit cours d’eau avec un bâton, un fil et une épingle pliée en deux ! Et s’ils n’ont jamais eu de poisson au bout du fil, c’est sûrement que ceux-ci devaient avoir mauvais caractère ! Parfois, il leur fallait aussi emporter une laitière en aluminium pour cueillir des mûres quand c’était la saison, pour le dessert.
De plus, toute la famille allait dans les champs couper les chardons dans les blés, avoines, maïs etc. Lors de la fête de la Saint Jean cette année de 1940, l’on fit un grand feu avec des sarments de vigne. Tout le village était là. C’était probablement la première fois !
D’une récolte à l’autre, en un an, notre dynamique “Bourgeois de Calais” et sa “petite fleur des champs” produisirent près de cinquante pour cent de plus que les agriculteurs auxquels ils avaient succédé. La cadence imposée par ces fermiers nordistes ne dut pas toujours convenir aux attelages bigourdans… mais ils ne maigrirent quand même pas autant que celui qui les menait !
“O fortunatos nimium, sua si bona norint, agricolas !” (Virgile). Bonheur rude ! Et ceux qui vécurent cette année champêtre ne manquent pas de souvenirs mémorables, comme par exemple Jacques qui mena une bête au marché de Tarbes, et revint avec sa “Marguerite” le jour même, après avoir couvert cinquante kilomètres pour rien ! Plus tard, son rôle sera repris avec un égal talent par Fernandel, dans “la vache et le Prisonnier.“ !
Ce fut aussi à Mingot, le 6 juillet 1941, qu’Elisabeth fit sa communion “solennelle”, prêchée par le père Triclot. A cinq kilomètres de l’église, et comme la voiture n’était pas là, il fallut s’y rendre à pied… en vélo… ou avec l’âne, et voilà notre demoiselle, habillée de blanc, montée dans la voiture de “Pacifique” (car automatiquement un âne s’appelait “Pacifique”). Elle m’avouera plus tard qu’elle s’était sentie un peu « gênée » de débarquer ainsi…mais c’était la guerre. Elle en fut quand même heureuse et s’il y avait eu une photo de cette équipée, cela aurait été amusant. C’est également cette année-là que la petite Zabeth comprit un peu mieux les difficultés de ses parents : à Noël, au retour de la messe de minuit il n’y avait pas de cadeaux. Juste pour les trois petits frères un tablier et une petite voiture. Mais Papa et Maman dirent aux enfants qu’ils étaient heureux d’être ensemble… La soirée se termina alors en faisant griller des châtaignes et en buvant du chocolat chaud.

rets multicolores et uds écossais

En 1942, comme les enfants grandissaient et qu’il fallait trouver des “grandes écoles”, il fallut quitter la ferme de Mingot. Elle fut louée à monsieur Vitalis (comme celui de “sans famille” !), et tout le monde redéménagea dans une grande maison, environ cinq kilomètres plus loin, située sur la place centrale de Rabastens de Bigorre. Les garçons allaient à l’école le matin, et l’après-midi, c’était les filles du village. A cette époque-là, ils s’écrivaient des “mots doux” qu’ils mettaient au fond du casier de la table, pour avoir le lendemain la réponse. “C’était de leur âge”. Mais quelqu’un de la famille l’a rapporté à Maman Pidou, et je ne vous raconte pas la suite… ! ».
Quant à Papa, il remontait à Calais de temps en temps pour gérer les affaires. Il y avait à l’époque des difficultés pour se nourrir, comme partout, mais les plus jeunes ne s’en rendaient pas trop compte.

En octobre 1941, Elisabeth, âgée de onze ans, alla en pension à Toulouse, à Sainte Marie des Champs, chez “les dames de St Maur”, des religieuses en habit ou en civil qui tenaient la pension. Il y avait dans cette école une grande stimulation. Au début Zab y était avec ses trois sœurs Suzanne, Geneviève et Marie, leurs parents souhaitant bien entendu qu’elles fassent des études sérieuses, mais les deux premières ne sont pas restées jusqu’en 1945 (Suzanne s’est mariée avec Paul Lafranque le 6 janvier 45 et Geneviève est rentrée dans les ordres). Les trois sœurs dormaient dans la même chambre. Elisabeth suivit là ses 6 ème, 5ème, 4ème et 3ème.
Elle est allée dans neuf différentes écoles jusqu’à ses seize ans, et pour récapituler les différents lieux de sa scolarité, ce fut, dans l’ordre, à Calais, suivi de quelques mois à Dunkerque, puis un retour à Calais à cause des “bruits de guerre”, et ensuite avec l’exode à Ermenonville la grande, un minuscule petit village d’Eure et Loir, puis à Bonneval, dans le même département. La famille déménagea alors dans les Hautes Pyrénées à Castelnau rivière basse, puis Mingot et Rabastens de Bigorre pour la grande école, et enfin le temps du collège se déroula à Toulouse en Haute Garonne, où elle passa quatre années dont elle garde un très bon souvenir malgré les difficultés éprouvées par la famille. On comprend donc qu’il lui fut difficile de se faire de réelles amies, mais la jeune fille en trouva pourtant deux très bonnes au collège, nommées Marie Renée Pams, de Perpignan, et Thérèse Bacou, de Mazamet, près de Castres, et qui lui furent toutes deux d’un grand soutien. Malheureusement elle les perdit de vue en remontant sur Calais, en fin de guerre, où elle redoublait sa 3ème.
A Toulouse, chaque classe avait une couleur que les élèves portaient sur un béret pour certaines occasions, et pour aller à la chapelle. Ainsi de la classe rose à la classe philo (bleu-roi) il y avait une dizaine de couleurs. Zabeth porta, en 6ème le béret parme, en 5ème le béret vert, en 4ème le béret amarante et en 3ème le béret orange.
Les quatre sœurs recevaient des lettres de Papa Pidou, qui était à Calais. Comme il en adressait à plusieurs des enfants dans différents endroits ou écoles, il les écrivait à la machine. Notre demoiselle se souvient encore qu’elle en lisait une à la récréation lorsqu’une camarade lui demanda:
- « Qui est-ce qui t’écrit ?
- C’est mon père, répondit-elle.
- Mais il écrit à la machine ? »
Il est vrai que c’était une pratique assez rare à l’époque, d’où l’étonnement de la jeune fille. Mais Zabeth s’en trouva un peu gênée, comme si cela avait de l’importance !
Plus tard (officiellement le 11 août 1948), cette façon de correspondre entre les dix frères et sœurs a continué. Ils instaurèrent la V.F. ce qui veut dire “Vie Familiale”. Chaque semaine ils reçoivent une même lettre en suivant l’ordre d’âge : Robert l’aîné, puis Suzanne la 2ème etc. Ainsi, chacun écrit à son tour, toutes les dix semaines. Le système peut sembler un peu compliqué au départ, pourtant il y a plus de cinquante ans que roule cette V.F., et le lien entre les familles s’en trouve plus fort.
Le 21 mars 1942 fut un jour particulier : c’était le printemps… et le premier changement d’heure ! Ce système, qui fut imposé en 1942 par l’occupant, sera repris en 1976 par le gouvernement afin d’économiser l’énergie.

Durant l’année 1942 et les suivantes, lorsque Zab habitait Rabastens de Bigorre, durant les grandes vacances… Marie eut en charge de distraire ses quatre jeunes frères et sœur ! C’est ainsi qu’elle devint Cheftaine, dans le cadre du “V’LAN” des “Fleurons de Notre Dame”. Elle avait pour supporters Maman, Suzanne et Jeannou la “petite aide”, et les journées bien organisées ravissaient les jeunes et rassuraient les grandes personnes. Elisabeth et ses frères avaient l’esprit de famille, et tous appréciaient les soins de leur Maman et des aînés. Les « Fleurons » regroupaient donc les quatre petits (de sept à treize ans) lesquels étaient répartis en deux équipes de deux ! Pour être un peu réduit, l’ensemble n’en était pas moins de grande qualité, parfaitement organisé avec une réunion quotidienne, un journal hebdomadaire, des cris d’équipe, et des fanions. Comme il se devait, on y pratiquait la devise “V’LAN” : “Persévérance et Ponctualité».
Et lorsqu’en 1985 le comité fêta son demi siècle d’existence, tous eurent une pensée attendrie pour cette jeune formation, et pour tant de satisfactions qu’elle ne cessa de donner par la suite aux plus grands.

La mode des adolescentes des années 40 était classique : jupe plissée ou jupe “paysanne”, corsage ou pull… elles ne portaient pas de pantalon ou jean, ni des collants mais des socquettes ou des chaussettes. Zab aimait aussi mettre des nœuds dans ses cheveux. Elle en avait toute une boite à chaussures, qu’elle mettait suivant la couleur de sa jupe ou de son corsage : des unis de couleurs différentes, des écossais, des à pois...
Suzanne, l’aînée, était très bonne en couture, et c’est elle qui faisait les “petites fantaisies” pour ses sœurs : par exemple des sacs en “bandoulières” écossais ou unis, leurs premiers soutiens gorge en dentelle de Calais… de superbes petites robes… également en dentelle de Calais de différentes couleurs. On peut dire que Marie et Elisabeth, faisaient “fort bel effet” à Rabastens !
Comme c’était la fin de la guerre, il y avait un manque de tissus et de beaucoup de choses, et Papa Pidou achetait des métrages de dentelle au parrain de Zab, Joseph Pollet, qui avait une usine de fabrication. D’ailleurs, lors de son mariage, la jeune fille reçut de lui beaucoup de dentelles différentes… et il lui en reste encore!!!
C’était en plus la mode des chaussures à semelles compensées ou à semelle de bois. En outre, ce sont Jacques et Edouard qui, vers les seize ans de la petite Calaisienne, lui rapportèrent de Belgique ses premiers bas de soie. Le nylon n’existait pas encore, et croyez bien que les bas n’ont pas fait long usage … elle retrouva donc très vite ses socquettes !
Zab lisait un peu… à Toulouse il y avait une bibliothèque, et l’un des livres qui lui plut particulièrement fut “Premier de cordée”, mais elle aimait aussi toute la série des “Brigitte” : Brigitte à l’école, Brigitte en vacances, Brigitte maman, et en lisant elle se disait souvent : « si j’ai un garçon un jour, il s’appellera Denis, comme le héros de ce livre ». Mais finalement son premier fils s’est appelé Ludovic comme le frère de sa meilleure amie. Et Denis est le prénom du second.

Années noires, noces blanches

P’tit Luc et ses chats en 1942

Pourtant les années de pension n’ont pas toujours été faciles, ponctuées d’événements familiaux douloureux. Ainsi, Luc, le plus petit frère, fut opéré pour une dernière opération à cause d’une malformation au palais et d’un bec de lièvre. C’était sa quatrième et dernière opération, qui semblait bénigne quoique le chirurgien prévint Maman de “l’opération délicate”. Mais il eut malheureusement un geste fatal. Et donc, ce 28 mai 1942, on rapatria le corps de ce cher petit Luc, qui n’en était pas sorti, de la clinique St Michel de Toulouse à Rabastens de Bigorre.
Papa Pidou, qui descendait alors de Calais pour la fête des mères, ne se doutait de rien. Il s’arrêta à Lourdes quelques heures afin d’y rencontrer les Sgard, des amis de la famille, et ce fut son ami Noël qui lui annonça la pénible nouvelle, en l’accompagnant à la grotte. Elisabeth reverra toujours son papa, qui, en arrivant à la maison, pleurait à gros sanglots devant le corps de son petit garçon. Elle ne l’avait encore jamais vu pleurer.
Robert, qui avait été prévenu par télégramme, monta à Bordeaux pour effectuer les démarches auprès de la kommandantur, afin d’obtenir l’Ausweiss qui lui permettrait de franchir la ligne de démarcation. Le 1er juin, il arriva à Rabastens, village qu’il ne connaissait pas encore, et retrouva enfin la famille, quelques instants après l’inhumation.

C’est en décembre 1943 que Paul Lafranque fut reçu “officiellement” place centrale ! Le 9 avril 1944, dimanche de Pâques, il se fiançait avec Suzanne. Dans la semaine qui suivit, on décida de sacrifier deux barreaux de la grande échelle, et les frères et sœurs posèrent tous les dix, avec Papa et Maman.


Rabastens, 1944 ; de gauche à droite :
Madeleine Pidou, Robert, Xavier, Jacques, Dominique, Suzanne, Elisabeth, François, Marie, Edouard, Geneviève, Fernand Pidou.

Puis au mois d’août, la ville de Calais fut libérée, à peu près au même moment que Lourdes, à l’autre bout du pays. C’est aussi cette même année que Papa et Jacques couvrirent à vélo les mille-cent kilomètres qui séparaient Calais de Rabastens, remplis de courage, tandis que Geneviève et Robert étaient de leur côté en colonie de vacances, à Batsurguères et à Ségus.
Pour améliorer l’ordinaire, au village, des “expéditions farine” avaient lieu chez le futur beau-frère, et l’on procéda notamment, un jour, à la liquidation d’un veau gras !
Le 23 octobre, Maman Pidou monta à Calais pour une douzaine de jours et fit la surprise de sa venue à son mari, et à Jacques et Edouard. Ceux-ci espéraient bien descendre vers la mi-décembre à Rabastens, afin de passer les fêtes de Noël en famille.
Le 6 janvier 1945, Suzanne se mariait avec Paul, le minotier de Rabastens. De leur union naîtra Jean Louis, neuf mois plus tard : de là débuta la 3ème génération qui comprendrait quarante cousines et cousins, engendrant elle-même quatre-vingt-un petits cousins en 4ème génération.
Papa Pidou redescendit de Calais pour l’occasion : le mariage de sa première fille, ça ne se manque pas ! Il en était heureux. Ce fut donc une réunion simple entre les deux familles, et une joie pour tous.
Papa Pidou continua à écrire à tous, comme ce dimanche 28 janvier1945, où il rapporta un certain exploit qu’il avait accompli la veille, le samedi 27 janvier avec sa petite équipe calaisienne, dans une lettre adressée à la famille, exactement un mois avant un certain bombardement !
“ Hier à midi, nous sommes avertis par téléphone que deux réservoirs de vin, (les premiers depuis la Libération) sont à notre disposition en Gare Centrale, et la SNCF demande de les vider au plus vite. En deux minutes, l’affaire est décidée ! Il faut liquider un des wagons dans l’après-midi, et l’autre ce matin, dimanche. Avec la neige, il y a des difficultés mais les Pidou les aiment et les broyent ! Trente mille litres de vin sont à rentrer ! Edouard et Jacques sont à la gare, au dépotage ; votre papa au volant de la vieille Ford, avec Clément comme convoyeur ; Alfred et Louis à l’entrepôt ; Roger est responsable des formalités. Quatre hommes ont été nécessaires pour charger les fûts sur le camion, car ça glisse ! Une rotation s’effectue entre les 15 et 19 minutes. J’ai fait vingt voyages, et à 19h30 on terminait dans le noir, après avoir manœuvré cent quarante pièces dans l’après-midi. Nous étions heureux ! Surtout d’avoir ainsi évité de devoir travailler le dimanche. Depuis ce matin, la neige tombe en bourrasques, et nous sommes tous les trois au coin du feu !”
Le 16 février, après un voyage laborieux, via Paris, Lyon, Marseille, Nice, Toulouse, Papa Pidou descendit chercher Maman. Désormais, la vie à Calais était redevenue normale et “à la maison il ne manquait plus un carreau ! Tit’mère sera contente !”
Papa et Maman Pidou quittèrent donc la Bigorre hospitalière. Après un voyage de deux jours en passant par Lourdes et Dax, où ils purent bavarder un quart d’heure avec Robert sur le quai de la gare, et passer un jeudi de détente à Paris, ce vendredi 23 février, après une absence de cinq ans et demi, le Q.G. du comité V’LAN se retrouva enfin à Calais.

Elisabeth avait quatorze ans… une première partie de sa vie allait s’achever… ce 27 février 1945.
Ce fut en effet une terrible nouvelle qu’elle apprit avec Marie, toutes deux dans l’école de “Sainte Marie des Champs” de Toulouse quand la directrice les appela, lors d’un cours de chant. Elles ne voulaient pas le croire. Papa Pidou était à Calais, il était en train de charger un camion avec son ouvrier. Alors il y eut ce bombardement : Calais venait d’être libéré, mais pas Dunkerque, ville que les Anglais voulaient bombarder. Et malheureusement ils se sont trompés… et Papa Pidou fut tué, comme cent-vingt autres personnes.
Ce bombardement sema la désolation dans le quartier familial de la paroisse Saint-Pierre, et Papa Pidou, qui avait communié le matin, retrouva Luc à “la maison du père” à l’âge de quarante-huit ans.
La famille était atterrée…
Marie et Elisabeth eurent la visite du nouveau beau-frère Paul, qui était de retour de l’enterrement à Calais, et sa gentillesse toucha beaucoup les demoiselles. Ces trois protagonistes se sont ensuite souvent remémoré, au cours de leurs nombreuses rencontres, ces moments de promenade dans le grand parc de l’école. Mais l’année scolaire fut dure.
Maman Pidou leur fit faire deux petits ensembles d’uniforme, mais noirs, car dans ces moments-là, on portait le deuil, même si ce n’était pas très longtemps pour les enfants.
Fin juin, elles regagnèrent enfin Calais… pour entourer leur chère Maman, ainsi que les jeunes frères terminant leur année dans le midi.
A Calais, s’y retrouver tous… sans Papa Pidou, sans le “Petit Luc”, ce fut très difficile. Mais Maman Pidou allait continuer courageusement, entourée de ses enfants et aidée par les aînés.
Zabeth préféra rester à la maison… aider au magasin et au ménage, cuisine etc.… Bien que sa Maman, sans Papa depuis cinq mois, voulait qu’elle continue un peu ses études.

Suite dans "Les Couleurs de Zabeth 3 ."

   
 
 
e.mail : denischristi@tiscali.fr
 
Août 2006
retour à la page "Saga Familia"